 Politique 2012/5/30
Le vendredi 25 mai dernier, le secrétaire général de l’Union pour le Progrès de la Guinée (UPG), malgré son agenda hyper chargé, a accepté d’accorder une interview exclusive à Guinéenews© TV. Le siège de son parti, situé à Camilia dans la commune de Dixinn a été le cadre choisi pour cette interview.
Donc, c’est entouré des membres de son bureau politique que le « renard », comme l’appellent ses contemporains, a égrené l’actualité.
Son état de santé, le bilan du président Alpha Condé, le blocage politique, ses propositions de sortie de crise, la CENI, la transition, le différend qui oppose le capitaine Moussa Dadis Camara au général Sékouba Konaté et bien d’autres sujets ont été abordés dans cette interview. Lisez !
Guinéenews© TV : Comment vous portez-vous aujourd’hui ?
Jean Marie Doré : Je me porte bien ! J’ai eu un petit moment de passage à vide. Puis après, mon médecin m’a pris en charge en Suisse et il m’a rétabli dans l’état initial de ma santé. Je suis prêt à tous les combats.
Guinéenews© TV : Un peu plus d’une année après l’élection du président Alpha Condé à la tête de la Guinée, quel bilan faites-vous de sa gestion ?
Jean Marie Doré : J’avais dit à des journalistes qui étaient venus me poser la même question, que dans un pays compliqué comme la Guinée, quel que soit la promesse du candidat, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il présente raisonnablement un bilan cohérent en six mois ni en un an. Parce que, le temps de s’habituer à l’appareil d’Etat, le temps de renouer avec les partenaires, il s’écoule une certaine période qui ne permette pas de poser des actes fondamentaux. Néanmoins, nous avons maintenant une année et demie. On peut se faire une idée des tâches promises et du niveau d’exécution de ces tâches.
Pour le développement de la Guinée, je crois qu’on a perdu beaucoup de temps. Et cela se répercute sur le travail du président. On aurait du faire l’économie de tous ces tâtonnements à propos des élections. La CENI (NDLR, Commission nationale électorale indépendante) a été le goulet d’étranglement pour qu’il (NDLR, le président de la République, Alpha Condé) ait les mains libres et travailler. Donc, le handicap et les vides que l’on constate dans le bilan, notamment au niveau des investissements par rapport à l’atteinte du point d’achèvement du PPTE (NDLR, Pays pauvres très endettés). Le comptant n’est pas tout à fait bien rempli, mais comme il lui reste encore trois ans et demi, je pense qu’il va accélérer pour ne pas qu’il y ait de blanc dans le rapport de son bilan.
Guinéenews© TV : Donc en quelque sorte, il faut encore lui donner du temps pour pouvoir le juger à l’avenir ?
Jean Marie Doré : Je ne dis pas s’il faut lui donner le temps ou s’il faut fixer le temps, mais je constate que si on doit faire le bilan à ce stade-là, ce n’est pas bon. Comme il lui reste trois ans et demi pour présenter un bilan, au cours de son quinquennat, je pense qu’il aura à cœur d’éviter les écueils qui retardent la mise en œuvre correcte de son programme. Et ces écueils-là sont identifiés. C’est le problème des élections législatives. Ça amené à des débats stériles suscités par l’attitude négative de la CENI, qui a fini par faire douter du président de la CENI et par ricochet du Président (NDLR, président de la République).
C’est pourquoi, au cours de ma conférence de presse, j’ai prié le Président de ne pas considérer un fonctionnaire au dessus des intérêts de la nation. Si un fonctionnaire, un ministre, un Premier ministre est l’objet de rejet de la part de la population, il faut qu’il en tire les leçons pour qu’on ne fasse pas escale là où ce n’était pas prévu. S’il le fait, la confiance va renaître entre les acteurs. Il y’aura la sérénité nécessaire de se pencher avec beaucoup de rigueur sur son travail et je pense que la Guinée pourrait marquer des points.
Guinéenews© TV : Là, vous m’avez coupé l’herbe sous les pieds. On allait venir à la CENI tout à l’heure, vous avez déjà commencé. Donc, vous allez continuer sur ce chapitre. Vous le disiez ici l’autre fois lors de votre conférence de presse, de façon implicite, qu’il fallait remercier Louncény Camara. Un peu plus loin, vous suggériez qu’on le nomme quelque part comme ministre, gouverneur…. Quelle lecture faites-vous de la situation de blocage actuelle ?
Jean Marie Doré : Je crois qu’il y’a un début de déblocage, puisque le Président a pris un acte pour mettre fin au désordre que constituait ce qu’on a appelé la révision ou le recensement. Parce que ça s’est fait de telle manière que les acteurs intéressés n’avaient pas été associés. On ne peut pas faire de recensement dans le contexte législatif guinéen sans associer les partis (NDLR, Les partis politiques). Parce que personne ne peut être candidat à des élections d’un niveau de la CRD (NDLR, Communauté rurale de développement), au niveau de la commune, du parlement, de l’Institution présidentielle, s’il n’est présenté par un parti politique.
Donc, les élections en Guinée signifient la mise en œuvre du mouvement des partis politiques. Or, M. Louncény avait dit qu’il n’a pas besoin des partis pour organiser les élections. Est-ce que c’est pour faire des élections avec des écoliers ? Mais si c’est des élections pour désigner le Parlement Guinéen, il est obligé d’agir, de se concerter avec les partis politiques. Sa détermination, son obstination à exclure les partis du dialogue avec lui, a créé une situation de blocage et il n’a plus la confiance des acteurs politiques.
Donc, le président est élu pour s’occuper des intérêts de la République de Guinée. C’est au dessus de la valeur intrinsèque de chacun d’entre nous ici, au dessus de M. Louncény, au dessus du gouvernement. Parce que c’est pour l’intérêt guinéen que nous pouvons faire le sacrifice de nos vies. On ne peut pas le faire pour un individu. Donc ici, je pense que M. Louncény a constitué un obstacle. Mais, il a eu à un moment donné, à rendre service à l’Etat. Je ne dis pas de le jeter comme un citron pressé, il y’a une gamme de fonctions qu’il peut tenir sans qu’il ne constitue un obstacle à l’organisation crédible, transparente et honnête des élections. Qu’est-ce qu’une élection transparente, honnête et crédible ? C’est une élection dans laquelle rien n’est fait pour empêcher le décompte des voix déposées par les citoyens chacun pour son parti. Toute voix déviée, constitue une fraude, un vol, un rapt. Voilà !
Guinéenews© TV : En un mot, vous êtes du côté de ceux qui disent qu’il faut remercier Louncény Camara.
Jean Marie Doré : Mais il faut le remercier, pas parce qu’on ne l’aime pas. Lui et moi, on vient de la même région. Donc la question de sympathie entre Louncény et moi ne se pose pas. J’ai des relations obligées avec lui. Mais, je parle ici de l’intérêt de la République de Guinée, qui est au dessus de notre région, de la Haute-Guinée, du Foutah et de la Basse-Guinée. On ne peut pas mettre en péril les intérêts nationaux à cause d’un individu. C’est pourquoi, je souhaite qu’il plaise au Président de lui trouver un job honorable. Mais qu’il ne continue pas à être un repoussoir pour les partis politiques. Ce n’est pas une question d’être d’une opposition radicale, du centre ou de la mouvance.
La Guinée a besoin d’élection correcte pour la constitution d’un Parlement crédible qui ne soit pas une simple chambre d’enregistrement. Parce que si c’est une simple chambre d’enregistrement, le Président va y perdre son latin. Et le Parlement n’aura aucune crédibilité. En ce moment-là, la Guinée ne sera pas jugée au niveau exact où elle doit être jugée. C’est un pays de valeurs. Que vous preniez l’armée, l’économie, les ressources du sol, du sous-sol, la Guinée est une promesse gigantesque. Et cette promesse-là, doit être tenue. Mais elle ne peut être tenue que par des Hommes libres, agissant en confiance les uns avec les autres. Voilà !
Guinéenews© TV : Tout à l’heure, vous parliez d’opposition radicale. Les Guinéens aimeraient savoir, de quel côté vous êtes ? Comment vous définissez-vous ? A l’époque, on vous a connu comme ‘grand opposant’ au président Lansana Conté. Etes-vous de l’opposition dite radicale ? De l’opposition dite constructive ? Ou centriste ? Aujourd’hui, on a du mal à vous définir. Comment vous définissez-vous, vous-même ?
Jean Marie Doré : Lors de la création de l’UPG, vous pouvez lire le manifeste et la déclaration de principes de notre parti. Le 15 septembre 1991, nous avons défini notre parti comme un parti du centre. Un parti du centre est fait pour la vérité institutionnelle. C’est-à-dire que si le gouvernement a tort, il faut lui dire qu’il a tort ! Si ceux qui se réclament des antagonistes du gouvernement ont tort, il faut le leur dire.
Donc, nous sommes un parti du centre depuis toujours. Au temps de Conté, nous n’étions pas une opposition radicale. Non ! Nous avons conseillé à Conté certains nombres d’actes pour que les lois constitutionnelles qu’il a signées, qui instaurent le système démocratique chez nous, par la création de partis politiques multiples, pour que ça ne soit pas une lettre morte, il fallait qu’il soit hardi à discuter avec les partis politiques. Je lui ai demandé cela par écrit. Le 11 janvier, j’étais à N’Zérékoré. On m’a appelé, le ministre Alsény René Gomez, paix à son âme m’a appelé pour me dire que le Président me reçoit le 11 janvier 1993. J’ai pris l’avion, je suis venu ici et j’ai dis au Président Conté ce que je suis en train de vous dire aujourd’hui pour Alpha Condé.
« Vous avez permis la création de partis politiques. Si vous ne dialoguez pas avec ces partis politiques pour résoudre les problèmes qui se posent dans notre pays, c’est un coup d’épée dans l’eau ! ». Et je lui ai expliqué en quoi il doit discuter avec les partis. Conté a accepté et depuis lors, les partis se sont exprimés à la RTG (NDLR, Radiodiffusion télévision Guinéenne). Chaque parti a pu tenir son meeting sans être entravé fondamentalement sauf dans des cas particuliers et c’est le même travail qu’on fait aujourd’hui. Si le Président de la République a raison, il est de notre devoir de soutenir sa vérité parce qu’elle est conforme à la loi guinéenne, à la constitution et à l’intérêt national. Si le Président a tort en dépit de l’amitié qui nous lie, parce que nous sommes des compagnons d’armes, on doit le lui dire clairement.
Donc aujourd’hui, notre parti se définit au centre. C’est pourquoi, il appartient au club des Républicains. Vous comprenez ? Donc, il ne faudrait pas que vous ayez de la peine à nous définir ! Nous sommes un parti du centre et on a joué un rôle du centre lorsque l’opposition radicale a dit qu’elle n’allait pas au dialogue. J’ai reçu mandat du club (NDLR, Club des Républicains) d’approcher l’opposition radicale, en la personne de son leader de fait, M. Cellou Dalein Diallo. On s’est réuni plusieurs fois chez moi, à mon domicile. Et je lui ai démontré que sa position de ne pas aller dialoguer était incorrecte. Parce qu’on ne peut pas critiquer les conclusions d’un dialogue auquel on n’a pas participé.
Pour fonder ses critiques contre l’orientation du débat, il faut qu’il soit là ! Donc, après de multiples considérations, ils ont fini par accepter. Et nous avons structuré le comité de dialogue de telle façon que tous les courants soient représentés. C’est ce travail que nous avons fait. Malheureusement, les suggestions que j’avais faites au chef de l’Etat, il a maintenant le rapport du dialogue, le seul point qui a été adopté lors de ce dialogue, c’est l’unanimité pour qu’on fasse l’audit du fichier. C’est le seul point ! Sur tous les autres points, il n’y a pas eu d’accord(s). Parce que les gens disent qu’il y’a un accord sur le respect de l’autorité de l’Etat. Non ! L’autorité de l’Etat, c’est réglé par la loi.
Que ça plaise à un Guinéen ou pas, s’il ne respecte pas la loi, il encourt les sanctions induites. Il y’avait des points précis : restructuration ou non de la CENI, le remplacement de Louncény. Tous ces points-là avaient été occultés lors du dialogue. J’ai conseillé au Président d’appeler les principaux acteurs pour lire ensemble, les conclusions du dialogue et savoir pourquoi on ne s’est pas mis d’accord sur tel(s) ou tel(s) point(s). Je regrette jusqu’ici qu’il n’ait pas pu faire cela et s’il ne le fait pas, malheureusement, la rue va être encombrée par des manifestations qui vont avoir in fine, pour résultat, de le gêner.
Parce que, Cellou Dalein Diallo n’a pas de bilan à présenter. Sidya Touré n’a pas de bilan à présenter, Lansana Kouyaté n’a pas de bilan à présenter. C’est lui qui a une obligation de bilan. S’il est confiné à réprimer les manifestations, on crée une situation qui ne donne pas confiance à l’étranger. Or, il faut que les étrangers viennent pour investir dans notre pays. C’est ça les problèmes qu’il faut résoudre. On n’a besoin d’être opposant radical ou non. Il s’agit de coller aux intérêts de la Guinée. C’est ça !
Guinéenews© TV : « Coller aux intérêts de la Guinée », vous dites. Vous disiez tout à l’heure que vous êtes centriste. Pourtant, le commun des Guinéen pense que vous êtes plus proche du pouvoir en place. D’ailleurs, vous disiez que vous êtes ami au chef de l’Etat. Vous bénéficiez aujourd’hui de certains privilèges que d’autres anciens Premiers ministres n’ont pas (Il interrompt)
Jean Marie Doré : Comme quoi ?
Guinéenews© TV : Par exemple, vous, vous avez la chance d’avoir un garde-corps à vos côtés. Ce qui n’est pas le cas pour Cellou Dalein Diallo… (Il interrompt à nouveau).
Jean Marie Doré : Non ! Cellou Dalein Diallo a eu des problèmes avec le gouvernement. Ces privilèges dont vous parlez ne sont pas écrits dans la loi. Vous comprenez ? Mais, il est normal qu’un Premier ministre soit protégé contre les aléas de la vie courante. C’est pourquoi, dans les grands pays, le Président de la République, le Premier ministre, le ministre de l’intérieur, le ministre de la défense…, l’Etat pour son intérêt, est obligé de les protéger ! Parce qu’ils connaissent les secrets de l’Etat. Si Al Quaïda venait à enlever le ministre de la défense des Etats-Unis, ce serait une catastrophe ! Vous comprenez ? Donc ce n’est pas pour mon bien !
C’est dans l’intérêt de l’Etat que je suis protégé, puisque je suis le dernier Premier ministre sortant. Il est normal que je continue à être protégé dans une certaine mesure. Vous comprenez ? Cellou a eu des problèmes avec le gouvernement. D’après ce qu’on a dit dans les milieux gouvernementaux, ses garde-corps, auraient participé à molester dans les manifestations, les membres des forces de l’ordre. C’est pourquoi, on les a pris pour les mettre en prison. Donc, je ne connais pas les fins mots des relations de Cellou Dalein Diallo. Donc, je n’ai pas de privilèges particuliers.
Guinéenews© TV : Pourtant, ce n’est pas le cas avec Sidya Touré et Lansana Kouyaté et autres…
Jean Marie Doré : Mais vous connaissez les problèmes entre Lansana Kouyaté,Sidya Touré et le président de la république ! Je vous ai dit que ces privilèges-là ne sont pas inscrits dans un code ! Vous comprenez ? S’il plaît au Président d’enlever demain les gendarmes chez moi, je n’ai pas de bases légales pour lui dire de les maintenir ! Vous comprenez ? Je ne les ai pas sollicités ! On me les a donnés. Quand j’étais Premier ministre, j’avais une garde rapprochée de plus de… (Il hésite de les quantifier). Je ne vais pas trahir le secret ! De nombreux militaires, des bérets rouges, des bérets verts, des gendarmes et des policiers… Maintenant, rien ne justifie que j’ai toute cette armée-là derrière moi ! Ce n’est pas un privilège !
C’est vrai ! Alpha Condé est un compagnon de lutte. Si je ne le dis pas, ce n’est pas correct. Bah Mamadou est compagnon de lutte ! Siradiou Diallo est un compagnon de lutte ! Rien ne peut empêcher qu’on affirme cela ! Mais, ça ne veut pas dire que je suis le sosie d’Alpha Condé. Ça ne veut pas dire que je pense par sa tête ou qu’il pense par ma tête. Mais quand je l’approche, c’est dans le but que notre génération n’échoue pas ! Parce que ce serait terrible ! Je le dis et le répète à votre micro, nous avons critiqué Lansana Conté à l’endroit et à l’envers. On ne lui a pas fait cadeau de nos critiques. Il n’est pas normal que l’un d’entre nous, quand il a le pouvoir au sommet, qu’il commette les erreurs qu’on a reprochées à Lansana Conté. Ce serait la pire chose qui puisse arriver.
Si nous avons le pouvoir, c’est de développer la démocratie, c’est de développer le dialogue… Parce que Conté, à un moment donné était fermé au dialogue. Il nous a fallu trois mois pour le convaincre de créer une commission électorale nationale indépendante (CENI). Parce qu’il disait qu’il était le seul souverain en Guinée. Or, la loi ne dit pas qu’il est souverain. C’est la nation qui est souveraine. Vous comprenez ? Il incarne une partie de la nation, mais il n’est pas la nation. Aucun Président, ni Alpha Condé ni Lansana Conté, n’est la nation.
Dans nos prochaines éditions, nous vous proposerons la suite de cette interview.
Interview réalisée par Serge Lamah avec la contribution d’Amadou Tham Camara |